LA « PLANCHE »
Il s’agit d’une passerelle qui
permettait autrefois de franchir la Mosson pour
passer d’une rive à l’autre, le débit de la rivière
étant alors plus important que de nos jours.
Les Grabellois, qui étaient
presque exclusivement des ouvriers agricoles (hommes
et femmes), l’utilisaient quotidiennement pour aller
travailler à Fontcaude ou au mas de la Paillade. Le
plus célèbre des utilisateurs de cette fameuse
« planche » était « baigneur » à Fontcaude,
c’est-à-dire employé de l’établissement thermal
alors en activité. Elle était aussi utilisée aussi
par la jeunesse locale pour se rendre à la source du
Martinet, lieu champêtre particulièrement attractif
pour faire la fête comme pour les amours naissants.
Elle était construite en fer
et béton et installée en 1926 à la limite des plus
hautes eaux. Avant 1926, elle était une simple
planche posée sur deux plots dont l’un d’entre-eux
retenait cette dernière par une chaîne. Cette
méthode permettait d’éviter qu’elle ne fût emportée
par les crues.
Du haut de ces dernières, et si
l’on y parvient par une piste de service, un remarquable
panorama permet d'embrasser une vue d'ensemble des
gorges dominée par les « Hauts de Massane ». Cette
fameuse haute colline sur laquelle subsistent encore
quelques tours géantes toujours omniprésentes dans le
paysage. Vers l’Ouest, on aperçoit les habitations
éparses de l’agglomération grandissante du village de
Grabels.
Revenus sur la berge de la rivière
que l’on enjambe par une passerelle en bois et qui
désormais fraye avec la roche, le chemin bien large
s’infléchit vers quelques beaux emplacements de
pique-nique. L’ombrage ne manque pas… et le décor bien
que colonisé par la broussaille de salsepareille au sein
de laquelle surgissent çà et là quelques beaux chênes
verts centenaires, demeure apaisant. Très vite, le
goudron criblé de nids de poule de la civilisation
approchante s’empare des lieux. Avant d’arriver au
débouché d’une vallée aménagée en parcours de santé et
qui descend du « lac des Garrigues », un banc sur la
droite du chemin attire l’attention. Il fait face à un
magnifique plissement rocheux digne des plus belles
photographies qui illustrent les livres de géologie.
Repliées tel le bourrelet d’une couverture, les strates
courbées ici à l’extrême par la compression des terrains
exercée il y a quelques millions d’années forment un
petit anticlinal aux formes des plus esthétiques. Un
vrai bijou du genre qui mérite quelques instants de
contemplation et d’admiration.
LE « PLI » DE MONTPELLIER
L'ensemble calcaire des
garrigues de la Paillade et du plateau de Font-Caude
fait partie intégrante d'un seul et même site
géologique appelé « pli de Montpellier ». Il s'agit
d'un important recouvrement anormal des terrains du
début de l'ère tertiaire par les calcaires massif
d'âge jurassique (secondaire) que l'on peut suivre
avec un œil exercé entre Plaissan et Saint-Brès sur
plus de 40 km et selon un axe grossier est-ouest. Il
englobe les reliefs calcaires du front nord du
causse d'Aumelas, de la Paillade, du plan des
Quatre-Seigneurs, du bois de Montmaur (falaises de
Lavalette), de Castelnau-le-lez (Roc de Substancion)
et du Crès.
En termes géologiques, on
appelle cette unité un « chevauchement ». Dans la
concret, ce sont ici des forces de compression
considérables exercées lors la formation des
Pyrénées il y a 40 millions d'années environ qui
sont à l'origine du phénomène.
D'importants mouvements
compressifs ont réalisé un ensemble de plis
comparables à ceux que l'on peut par exemple
visualiser facilement en comprimant une couverture.
Les plis ainsi créés sont
venus carrément chevaucher les terrains plus jeunes
de l'avant-pays, lesquels par un jeu de coulissage
complexe ont été enfouis en profondeur sous les
terrains plus anciens. Près de
Murviel-les-Montpellier, des forages ont permis de
localiser ces terrains à plus de 1 400 m de
profondeur sous la couverture jurassique...
A Grabels, au front même du
pli, on estime la valeur latérale du chevauchement à
plus de 4 km.
Après son achèvement, ce
plissement a fait l'objet d'une intense érosion puis
de nouveaux mouvements latéraux. Sa partie
supérieure est à présent aplanie par l’érosion et
représentée par les plateaux de Font-Caude, Mas Dieu
et Aumelas.
Le pli de Montpellier n'est
aujourd'hui visible que çà et là sous la forme de
petits plis locaux. On peut observer l'un d'entre-eux
en rive gauche de la Mosson au bord du chemin décrit
dans notre balade. Des brèches d'accompagnement
peuvent être observées près de la source de Grabels
La rivière, toujours bien
présente et qui désormais tranche les contreforts de
la colline sur laquelle est établi le terrain de golf
de Fontcaude et ses quelque 225 hectares
d’aménagements fonciers franchit un ressaut important
par une large cascade de tuf. Des restes d’un ancien
moulin qui sans doute devait autrefois occuper les
lieux ne subsiste qu’une curieuse bâtisse, « la maison
des amoureux », sur laquelle le chemin aboutit après
avoir longé une haute falaise.
L’arrivée dans la « rue de
Tipasa » au niveau de laquelle un gué de béton
submersible enjambe la rivière, fait suite à la
traversée d’une allée aménagée dont le prolongement de
l’autre côté de cette artère débouche dans le parc
public du Mas de la Paillade. Nous sommes au niveau
d’une ancienne chaussée aujourd’hui détruite qui selon
une légende locale aurait été un des seuls points
possibles de franchissement par Annibal, avec ses «cent
mille soldats, neuf mille chevaux et trente sept
éléphants » lors de son étape à Fontcaude un soir
de l’an 219 avant J.-C.
Ici, le contraste est
saisissant. Le pli de Montpellier étant franchi, la
Mosson arrive en terre civilisée. Plus de garrigue
sauvage, ni de chemin, mais un authentique parc qui
par son ordonnancement et sa haute futaie témoigne de
l’occupation ancienne des lieux par une bourgeoise
bien établie, au demeurant celle des Baroncelli. De
l’autre côté, c’est-à-dire en rive droite et dans le
prolongement du golf, le domaine de Fontcaude,
discrètement masqué par de gigantesques platanes,
conserve les vestiges d’un ancien mas et d’un
établissement thermal. Sa source, libre d’accès, offre
au visiteur son eau généreuse et bienfaisante. Acquis
par la commune de Juvignac en 1986, ce site, longtemps
laissé à l’abandon est en cours d’aménagement. Il fait
bon d’y venir pour une journée champêtre entre amis,
pour y pique-niquer et s’y prélasser sous les platanes
qui ombragent généreusement les lieux.
FONT CAUDE (établissement
thermal)
Fontcaude est un ancien
établissement thermal situé sur la rive droite de la
Mosson, à un kilomètre en amont du pont routier qui
enjambe cette rivière à l’entrée du village de
Juvignac. Deux importantes sources alimentent le site,
celle du Martinet qui permet l’arrosage du vaste
terrain international de golf, et celle dite de « la
Valadière », source d’eau chaude (d’où le nom de Font
Caude ou fontaine chaude), dont les vertus
bienfaisantes furent exploitées par les Romains.
Quelques années avant sa
mort, en 1780, Charles Bonaparte, père de Napoléon et
qui résidait à Montpellier, se fit soigner à Fontcaude.
Des gens célèbres, comme la princesse de Holstein
Glucksbourg ou, plus tard, l’écrivain Prosper Mérimée,
ont également pris les eaux dans cette station. Les
curistes venant de Montpellier se faisaient conduire
en omnibus à chevaux. En 1845, faute de clientèle
suffisante, les bains durent fermer leurs portes. De
l’ancien établissement thermal ne subsiste aujourd’hui
que le pavillon central, quelques «cabines-baignoires»
et le vieux bâtiment de maître, le mas de Fontcaude.
Ce dernier a été longtemps utilisé comme mas agricole.
Revenus au Mas de la Paillade,
espace public ouvert sur le grand ensemble urbain de La
Paillade et qui n’était autrefois qu’un immense
vignoble, notre balade traverse l’espace très agréable
du parc de Baroncelli occupé en contre-haut par une
bâtisse du plus bel effet. Outre les ornementations
classiques (fontaine, jet d’eau, pelouses) et les jeux
sportifs et attractifs pour les enfants qui agrémentent
les lieux, on ne pourra rester indifférent à la présence
tout à fait insolite des grands arbres qui s’élancent
vers les cieux. A noter que dans une superbe et
envahissante forêt de bambous, un immense et svelte
séquoia de plus de 40 mètres de haut trône discrètement
dans la plus parfaite des indifférences.
Notre chemin ne s’arrêtera pas là.
En poursuivant ce dernier à l’extrémité du parc et en
franchissant un petit fossé, une tout autre curiosité de
ce val de la Mosson nous attend. Un parcours qui va nous
permettre de découvrir sur plus d’un kilomètre jusqu’au
stade de la Mosson, qui sera le terminus de notre
visite, de bien curieux et étranges platanes
centenaires. Une féerie de troncs percés, noueux, bref,
un festival de curiosités de la nature pour le moins
insolite. En effet, le long de la rivière, plongeant
leurs puissantes racines dans l’eau et dans un
enchevêtrement inextricable, plus de quatre longues
allées rectilignes de platanes suivent les berges
abandonnées. Parfois sur quatre rangées, tels une armée
alignée de soldats ou mieux encore une concentration de
fantômes, ces platanes d’un autre âge curieusement
convoités par la foudre attendent, figés et immobiles
dans leur solitude collective, on ne sait quel
événement…
UNE ASSOCIATION DE PROTECTION :
COULEE VERTE
Depuis 1987, un collectif
« Association Paillade Mosson coulée verte » pour la
réhabilitation et la gestion de la Mosson et du
Coulazou qui regroupe une douzaine d'associations a
pris en charge la sauvegarde du site de la Mosson.
Création de chemins carrossables, nettoyage réguliers
des berges, projets pédagogiques avec les écoles, etc.
Un gros travail et un engagement important
malheureusement sapé par l’incivilité de quelques
utilisateurs indélicats et par des projets fonciers
pharaoniques qui, s’ils ne sont pas maîtrisés et ne
tiennent pas compte de cet environnement délicat,
conduiront à la disparition pure et simple de cette
rivière et de son oasis exceptionnel.
GLOSSAIRE :
CHEVAUCHEMENT : déplacement d'une
masse de terrains sur d'autres plus jeunes par
l'intermédiaire d'une faille en général peu inclinée.
BRECHES
: Les brèches sont des roches
détritiques, c'est-à-dire issues de la dégradation
mécanique d'autres roches, généralement sédimentaires
(calcaires), parfois volcaniques, constituées de
fragments unis par un ciment naturel (sorte de béton
grossier).
Gazette Economique et Culturelle du Languedoc
n°1351, p.12-19. 2007 (D. Caumont)